Quand Apter s’invite dans le TGV

Ayant confié le soin à trois réveils, (programmés en série), de m’extraire des bras de Morphée, me voici de bonne humeur embarquée, dès potron-minet, dans un TGV à destination de la Capitale.

Plaisir de savourer une paire d’heures de sérénité, confortablement installée dans la divagation de mes pensées, bercée par la petite musique d’ambiance traditionnelle de cet horaire : le ronflement du cadre récupérant d’un week-end festif associé au bruissement de son collègue bataillant avec un dossier qui résiste vaillamment à sa compréhension.

Selon la Théorie du Renversement, ma motivation est polarisée sur l’état « Enjoué », je prends plaisir dans le présent, je profite du voyage.

Oui mais qui dit renversement, dit instabilité, changement. Démonstration vécue (ou plus justement subie). Quelques courtes minutes après notre départ, je bascule dans l’état motivationnel opposé, en l’occurrence le « Sérieux ». Je suis maintenant centrée sur le but, sur l’atteinte de l’objectif : l’abordage au plus vite de la Gare de Lyon.

Michael Apter a identifié 3 facteurs déclenchant le renversement :

  • La satiété. Vous avez fait le plein sur un pôle, vous basculez dans son opposé. Pour l’illustrer dans le binôme Enjoué / Sérieux, après avoir fait le plein de caféine, de radio-moquette et autres histoires drôles à la machine à café avec des collègues que vous appréciez, vous retournez à votre bureau mettre à jour l’incontournable tableau de bord du lundi matin. Là, le TGV étant peu éloigné de sa gare de départ, j’étais loin d’être repue…
  • La frustration. Vous avez conscience que le pôle utilisé ne vous donne pas satisfaction, vous basculez dans l’autre. Là encore, pas de frustration en vue, je déguste le moment présent.
  • Les contingences extérieures. Votre environnement, les circonstances vous précipitent dans l’état motivationnel opposé.

Alors là, comment elles se matérialisent ces contingences extérieures ? … Elles ont la tête de deux cadres, placés en face de moi dans le carré famille. L’un débonnairement joufflu, l’autre diamétralement racorni.

Au rythme acerbe du monologue de cet employé modèle (tout du moins dans son catalogue personnel), le TGV s’est mû en TGL, Train Grande Lenteur. Extrait du florilège égrené lèvres pincées, bras croisés, regard fixe : « Tu comprends, je lui impose un reporting toutes les semaines. Ca ne me sert à rien, j’ai accès directement à tous les chiffres (Respect, Monsieur est un homme de pouvoir), je sais que ça l’emmerde (il est de notoriété publique qu’em… un salarié est le plus sûr moyen de le motiver), c’est pour lui faire prendre conscience de la nécessité de faire un budget.» !!!

Eblouie par ce don de soi, par cet élan de générosité qui le porte à habiller chaudement toute l’entreprise, de l’informaticien au big boss, je ne parviens plus à basculer dans l’état enjoué. J’ai beau appeler Maxime Le Forestier à la rescousse « On choisit pas sa famille, on choisit pas non plus les passagers du carré famille du TGV…» je suis affligée par les propos de ce cadre, tout peine trentenaire, qui a laissé sur le quai (et pas seulement depuis qu’il est monté dans ce train) toute sympathie.

Arrivée Gare de Lyon, il y a urgence à développer un état d’esprit différent pour bien vivre cette journée d’intervention en clientèle. Après ces 117 minutes éprouvantes, 20 minutes de métro et de marche à pied pour évacuer et basculer de nouveau dans l’état « Enjoué ». Je secoue ma conscience : je vais à la rencontre de personnes agréables, qui mettent leur intelligence au service du développement de leur entreprise, qui favorisent les relations respectueuses et chaleureuses (Il y a même de ces spécimens dans le TGV, des fois…).  

… Tiens, il fait beau…

Chance ou malchance ?

L’enthousiasme de la création d’entreprise est, parfois, assombri par les aléas (jacta est) de l’activité. Le mois de janvier a été particulièrement riche en désagréments… Des interlocuteurs aux abonnés absents, des rendez-vous reportés aux calendes grecques, une visibilité digne des fonds abyssaux et pour couronner le tout, en clôture de ce mois idyllique, le 31 janvier, un client qui se déclare en cessation de paiement !!!

Dans ces conditions comment vit-on le mois de février ? Avec le recul, (nous sommes le 25), je vous livre ma réponse : Dès le 1er février matin, on extirpe du tiroir de gauche de la commode (oui c’est pratique) la pensée suivante : « Au moins ce mois-çi, je n’aurai pas de mauvaise surprise le 31 » et on se remémore une histoire… histoire de travailler sa résilience :

Un habitant du nord de la Chine vit un jour son cheval s’échapper et passer de l’autre côté de la frontière. Le cheval fut considéré comme perdu.

A ses voisins qui venaient lui présenter leur sympathie, le vieil homme répondit :

_  La perte de mon cheval est certes un grand malheur. Mais qui sait si dans cette malchance ne se cache pas une chance ?

Quelques mois plus tard, le cheval revint accompagné d’une magnifique jument. Les voisins félicitèrent l’homme, qui leur dit, impassible :

_  Est-ce une chance, ou est-ce une malchance ?

Le fils unique du vieil homme fut pris d’une véritable passion pour la jument. Il la montait très souvent et finit un jour par se casser la jambe pour de bon.

Aux condoléances des voisins, l’homme répondit, imperturbable :

_  Et si cet accident était une chance pour mon fils ?

L’année suivante les Huns envahirent le nord du pays. Tous les jeunes du village furent mobilisés et partirent au front. Aucun n’en revint. Le fils estropié du vieil homme, non mobilisable, fut le seul à échapper à l’hécatombe. 

Avec tous mes encouragements, aux Huns et aux autres….

Doute et Humilité, qualités premières du décideur ?

Qu’est-ce qui rend une décision difficile à prendre si ce n’est cette petite voix qui marmonne (en montant plus ou moins dans les graves) qu’il ne s’agit (peut-être ?) pas de la « bonne décision ».

A tout problème, sa solution. Là, quelle chance, il y en a 2 !

Courir chez le premier libraire venu et investir 27 €uros dans un des multiples manuels vous promettant de devenir un « Manager d’excellence ». Vous découvrirez (si vous n’avez pas confondu avec le rayon « Cuisine », c’est vrai qu’il y a une ressemblance certaine dans ce foisonnement de recettes) que le doute est (sans aucun doute) banni du vocabulaire managérial. Ici, le manager est censé rassurer « ses troupes », représenté en capitaine de navire, sûr de son cap, bravant la tourmente, droit dans ses bottes. Ce manager, élevé aux biberons « Sois-fort », « Ne pleure pas », « Bats-toi », (j’en passe et des pas meilleurs) ne doute pas. Sacrilège ! Ce serait un signe de faiblesse, même si perfidement nous pouvons « douter » de la survivance de cette icône au regard des évolutions technologiques et sociétales…

La 2ème solution, celle qui a de loin ma préférence (Ah bon, vous aviez deviné ? Quelle perspicacité !!!) consiste, pour le manager, à s’accorder la permission de douter avec humilité.

Pourquoi ? « simplement » pour reconnaitre qu’il a besoin de rassembler un maximum d’informations (et tant qu’à faire de sources diverses pour échapper au ronron des courtisans) afin de prendre la « bonne » décision à l’instant T. La phase « avant-décision » est essentielle (sans pour autant être expert de l’analyse systémique) pour considérer, également, les répercussions probables de sa décision sur un système qui regroupe des organisations et des hommes.

Le décideur qui ne doute pas, c’est celui qui ne doute plus car plutôt que de court-circuiter les signaux d’alerte, il les observe, les analyse, les challenge, les intégre dans sa décision.

Francis Bacon s’est gentiment proposé de conclure ce billet … (c’est ce que l’on appelle « douter de rien ») : « Si on commence avec des certitudes, on finit avec des doutes. Si on commence avec des doutes, on finit avec des certitudes ».

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